17 | 01 | 2009

Chronique cinéma

Murder by Decree de Bob Clark (UK, Canada - 1979) note : moyen

Un tueur mystérieux terrorise le quartier de Whitechapel. La police ne possédant aucune piste, un collectif de commerçants demande à Sherlock Holmes de tenter d'identifier le coupable, alors que les meurtres se font de plus en plus sauvages. La piste semble mener tout droit vers le sommet de l'Empire.

Murder by decree Murder by Decree de Bob Clark est la seconde rencontre organisée par le cinéma entre Sherlock Holmes et Jack l'Éventreur. La première était A Study in terror, série-B de James Hill sortie en 1965, à la reconstitution historique plutôt désinvolte mais qui présentait l'intérêt de proposer, semble-t-il pour la première fois, un coupable issu de l'aristocratie.

Pour ce que je m'en souviens à présent, A Study in terror était surtout une aventure de Sherlock Holmes. Ce dernier, incarné par John Neville, s'illustrait par ses brillantes déductions sous les yeux toujours émerveillés de Donald Houston, solide Watson. Film sans prétention mais pas forcément sans charme, il comprenait également deux acteurs que nous allons retrouver dans Murder by decree quelques années plus tard : Franck Finlay qui, dans les deux métrages, campera l'inspecteur Lestrade et Anthony Quayle, jouant ici le rôle du Dr Murray, digne médecin des pauvres un instant soupçonné et qui interprétera le très coriace et désagréable Sir Charles Warren dans le film de Clark.

La grande force de Murder by Decree est de servir une thèse sur l'identité présumée de Jack the Ripper, qui fit grand bruit en 1970 quand elle fut formulée par le Dr. Thomas Stowell. L'héritier du trône d'Angleterre, fils du Prince de Galles et petit-fils de Victoria aurait été Jack. Atteint d'une syphillis contractée aux Indes, il serait petit à petit devenu fou et aurait commis les ignobles meurtres de l'East End. La thèse d'Eddy (le petit nom du Prince) meurtrier direct fit long feu mais le lien avec la royauté déchaîna les imaginations jusqu'à la théorie du complot formulée par Stephen Knight (1976), qui va se trouver illustrée une première fois dans notre film, puis dans la BD fleuve de Moore et Campbell en 1993 et, enfin, dans le film des frère Hugues, From Hell, tiré de cette dernière en 2001.

Jack l'Éventreur est d'évidence un adversaire à la mesure du locataire du 221B Baker St. Il le sera plus encore dans cette théorie du complot. Dès la première scène du film [1], Watson va se ranger du côté de l'immutabilité de l'Empire et donc d'une permanence de l'Ordre alors que Holmes, écarté de l'affaire par la police, sera le principe de justice (perturbateur) et d'équilibre, à égale distance des comploteurs - c'est-à-dire les plus hautes sphères politiques du moment et des proches de la Reine - et des socialistes radicaux souhaitant profiter de la colère populaire liée aux meurtres.

Murder by decree La surprise vient de l'incarnation du détective créé par Conan Doyle livrée ici par Christopher Plummer. La machine intellectuelle froide, logicienne, rationnelle et plutôt distante du 221B devient étonnamment humaine, passionnée, épidermique, généreuse au contact de la misère et du terrible destin qui s'acharne sur ses six femmes. Presque une figura Christi, une ultime consolation comme dans la scène de l'asile avec Annie Crook (Geneviève Bujold).

De fait, Plummer livre un Holmes qui est tout sauf le Holmes de Doyle et c'est l'intérêt (ou la trahison ultime) du film. James Mason est un Watson âgé, lourd et fatigué comme l'Empire tandis que Donald Sutherland joue convenablement un Richard Lees habité. Le vrai méchant de l'histoire - Jack restant dans l'ombre pour maintenir le suspense - reste le formidable Sir Charles Warren incarné par Robert Quayle.

Le budget conséquent dont a bénéficié Bob Clark lui permet, dans une réalisation assez quelconque, de satisfaire à l'exigence d'une reconstitution historique correcte, même si ses quelques rues de l'East End sont toujours les mêmes et un peu trop désertes à mon goût. Elles ont en tout cas ce côté lugubre, étouffé de brouillard que le mythe nous a mis en tête.
Musique écoutée durant l'élaboration de cette note : Carla Bley, The Lost Chords Find Paolo Fresu (Watt, 2007)