Chroniques cinéma
We own the night de James Gray (USA - 2007)
Robert Gruzinski, alias Bobby Green, est le gérant d'une boîte de nuit du Queen's au début des années 80. Bien vu par son patron - un russe importateur de fourrures - qui le considère comme son fils et envisage de lui donner encore plus de responsabilités en ouvrant d'autres lieux de plaisir, Bobby a également une superbe petite amie latina avec qui il ferait bien sa vie et une bande de copains qui l'accompagne dans cette fête permanente qu'est son existence. Mais il a aussi une famille, une famille de grands chefs flics et va venir le moment où il faudra choisir son camp.Je crois qu'il ne faut surtout pas voir dans We own the night de James Gray (en français La nuit nous appartient) une simple histoire policière. Classique absolu dans la forme, il est construit en apparence sur une des situations les plus archétypiques d'Hollywood, un motif quasiment biblique (Joseph et ses frères) mais parle en fait de la difficulté - voire l'impossibilité - de fuir sa naissance... C'est un film profond sur la perte, sur le renoncement.
Si tout est tant visible, devinable dans ce film (l'un des reproches principaux qu'on lui a fait) c'est parce que Gray ne filme pas un polar mais une tragédie et que le fatum est - c'est bien connu - gros du cul et gras du bide et qu'il ne tient pas caché derrière les tentures.
Bobby Green (Joaquin Phoenix, excellent, à l'instar de toute la distribution) qui avait réussi à se construire une vie loin de l'exigence familiale d'être flic va devoir - dans une implacable mécanique qui rappelle celle affectant Michael Corleone dans The Godfather - se dépouiller de ses espoirs d'être autre. Pour Michael Corleone, le choix était instantané, implacable, froid. Ici, le renoncement est progressif, douloureux, misérable.
Bobby, broyé par sa loyauté, perd petit à petit les oripeaux de son rêve jusqu'au moment final où, retrouvant son nom et endossant l'uniforme, il consacre la fin de son échappée belle. Cette dernière scène suinte de cette douleur sourde qui, tout au long du film, a pris possession de lui, à chaque abandon. Gray détourne de son sens habituel cette remise de diplômes - grand classique du cinéma hollywoodien - en fait un sépulcre de tout ce que Bobby a finalement perdu (sa liberté, son père, son frère qui ne travaillera pas avec lui sur le terrain, sa petite amie) et non le démarrage heureux d'une vie. Bobby n'est désormais plus qu'une coquille vide, sans les tourments intérieurs qui habiteront Michael Corleone toute sa vie.
Comme dans toute tragédie, il n'y a ici que des hommes entre-eux, des hommes qui font des choix, pas toujours forcément réfléchis, pas toujours de bon cœur, mais qu'ils assument jusqu'au bout, surtout quand ils ne les maîtrisent pas (voir scène dans le motel qui consacre la rupture entre un Bobby - incapable de s'expliquer mais comme possédé - et Amada). Il y a la parentèle, vorace, dévoreuse d'individualité, indépassable horizon pour tous, même Buzhayev - père de substitution - aurait respecté celle de Bobby s'il l'avait connue. Et enfin la violence, impossible à contenir, qui les rattrape tous.
Après l'excellente ouverture où les deux mondes sont confrontés via leur fête respective, Gray alterne avec bonheur les phases de "calcification policière" de son héros et les moments de bravoure accélérateurs de ses abandons (la visite du labo clandestin, la poursuite sous la pluie, la traque finale dans les marais), donnant à We own the night un rythme dont était dépourvu The Yards, son précédent opus. Ce n'est pas un film révolutionnaire, ni dans la forme, ni dans le fond, mais c'est un intéressant moment de cinéma.
Musique écoutée durant l'élaboration de cette note : Concert op 21 d'Ernest Chausson (chez Harmonia Mundi 2000)