09 | 07 | 2008

Chroniques cinéma

Compulsion de Richard Fleischer (USA - 1958)

Chicago 1924 : Persuadés qu'ils peuvent réaliser le crime parfait, deux jeunes de 18 et 19 ans issus de la classe dominante et génies précoces assassinent de sang-froid un jeune garçon de leur entourage. Réussissant un temps à manipuler la police, ils sont trahis par une paire de lunettes abandonnée sur les lieux du crime par l'un d'eux. Un avocat célèbre va tenter de les sauver de la peine capitale.

Inspiré de faits réels ayant eu lieu à Chicago au milieu des années 20, le film retrace de façon documentaire une affaire célèbre aux Etats-Unis, ne changeant que les noms et quelques détails. Nathan Leopold (dans le film Judd Steiner) était réellement un génie précoce, introverti, parlant moult langues, ornithologiste et botaniste reconnu, élève remarquable à l'Université de Chigago. Richard Loeb (dans le film Artie Strauss) en plus de ses capacités intellectuelles était un sportif accompli, une personnalité amicale et chaleureuse.

Compulsion Richard Fleischer Adaptant une pièce de Patrick Hamilton, Alfred Hitchcock s'était déjà servi de l'histoire pour Rope (1948), huis clos étouffant dans lequel deux étudiants new-yorkais ayant assassiné un de leurs condisciples qu'ils jugent inférieur, organisent ensuite au-dessus de son corps dissimulé aux regards une party, en présence des parents et de la fiancée de leur victime ainsi que de leur ancien professeur.

Compulsion se démarque fortement du projet hitchcockien en se présentant comme proche de la réalité, telle que rapportée dans son livre par Meyer Levin, journaliste célèbre après-guerre et ancien condisciple des deux meurtriers à l'Université de Chicago. La première partie du film tentera donc la reconstitution du climat psychologique dans lequel ils baignaient avant l'accomplissement de leur forfait. Le problème qui se posait à Fleischer et à son équipe était l'impossibilité d'évoquer réellement à l'écran le fond de l'histoire, à savoir le pacte qui unissait les deux meurtriers : Nathan-Judd n'accompagnerait Richard-Artie dans ses entreprises criminelles que si celui-ci continuait de lui accorder ses faveurs sexuelles.

Fleischer est beaucoup moins direct que Hitchcock pour évoquer l'homosexualité dans cette affaire (qui fit interdire Rope dans un certain nombre d'États amerlocains). Le scénario dessine une ligne de force que l'on pourrait décrire comme un rapport maître-esclave unissant Strauss à Steiner, caractérisé par une dépendance affective du second au premier. Elle se traduit par les "ordres" qu'Artie doit Compulsion Richard Fleischer donner à (et réclamer par) Judd pour l'accomplissement de leurs différents méfaits, dont Fleischer montre bien l'évolution dans la gravité.

Le milieu social et familial est ensuite convoqué pour justifier d'autres aspects de leur personnalité (par exemple absence de la mère pour l'un, trop grand présence de la sienne pour l'autre) sans que certains faits (on parla d'abus sexuels dans la petite enfance pour Leopold) ne puissent être montrés ici. La solitude intellectuelle est également abordée, dans une scène retraçant un échange entre Judd et un professeur, où le jeune homme méprisant et hautain convoque pour humilier son interlocuteur un Nietzsche mal assimilé. Notons enfin la scène du viol de la jeune fille par Judd sur ordre d'Artie (qui semble ne pas être un fait de l'affaire), introduite sans doute pour préciser l'impossibilité des rapports hétérosexuels pour le jeune génie et atténuer aussi - aux yeux du public - sa responsabilité dans l'intention criminelle du duo. Le témoignage de la jeune fille sera un moment clé de la défense dans le deuxième partie du film.

Cette dernière est beaucoup plus classique bien que mémorable. Après une partie strictement policière menant de la découverte fortuite du cadavre du jeune garçon enlevé jusqu'à la mise en accusation du duo criminel, nous glissons vers le film d'audience qui vaut surtout pour le plaidoyer contre la peine de mort prononcé par Welles, en avocat fatigué, usé et passionné. L'histoire indique que la plaidoierie finale, qui frôle les quinze minutes, doit énormément aux opinions personnelles d'Orson Welles qui participa activement à son écriture. Un film dense, parfaitement joué, parfaitement maîtrisé qui, curieusement, ne répond pourtant pas entièrement à la question des motivations criminelles du seul Artie Strauss-Richard Loebb.

Musique écoutée durant l'élaboration de cette note : Die späten Streichquartette de Ludwig van Beethoven par le Melos Quartet sur galette DG (1986)