18 | 08 | 2008

Kiss me deadly de Robert Aldrich (USA - 1955) note : chef d'œuvre

Une femme nue sous un imperméable court sur une route, la nuit, tentant d'attirer l'attention de rares automobilistes. L'un s'arrête et accepte de l'accompagner jusqu'à l'arrêt de bus suivant. Il s'agit d'un minable détective privé de Los Angeles, spécialisé dans le chantage aux couples adultères (qu'il n'hésite pas à provoquer). A un barrage de police, il comprend que sa passagère vient de s'échapper d'un hôpital psychiatrique. Quelques instants plus tard, des hommes s'emparent d'eux, torturent la jeune femme jusqu'à la tuer, puis simulent un accident de voiture pour se débarasser des deux corps. Le détective, toutefois, survit et, flairant un gros coup, décide de s'intéresser à l'affaire.

vent sombre cinéma Robert Aldrich et son scénariste Albert Isaac Bezzerides ont entièrement violé le roman initial très ordinaire de Mickey Spillane pour offrir cette œuvre unique en son genre. Baignant dans une sorte d'état comateux permanent, cauchemar paranoïaque alternant manipulateurs et manipulés, il se veut une représentation de cette Amérique de la Peur qui voyait l'ennemi partout et, notamment, à Hollywood (nous sommes en plein maccarthysme et tous les amis d'Aldrich sont blacklistés). Tout en adoptant les codes du genre, Kiss me deadly n'en relaie plus aucune valeur. Le héros n'est plus un détective privé au grand cœur mais un homme sans scrupules, violent, sadique, très pulsionnel et peu rationnel et le spectateur ne trouve aucun personnage "positif" sur lequel se reposer.

Dès la première scène, mille fois analysée, de cette femme courant seule dans la nuit (trois fois identiquement répétée, la répétition marquant le cauchemar), le climat de tension et de peur est installé. Les instants de relâchement qui suivent permettent à la jeune femme de situer son "sauveur", le détective Mike Hammer : "You have only one real, lasting love. You. You're one of those self-indulgent males, who thinks about nothing but his clothes, his car, himself... Bet you do push-ups to keep your belly hard." [1]. Cet être superficiel, infatué, égocentrique et terriblement violent (Aldrich disait de lui que c'était un fasciste) va désormais être balladé, ridiculisé, tout au long de cette histoire sur laquelle il n'aura aucune prise. Quelques instants plus tard, sa voiture est arrêtée par des individus inconnus...

A partir de maintenant, la mise en scène d'Aldrich se développe pour accentuer cette ambiance de terreur et le malaise du spectateur. La bande son est ici mise à contribution pour nous montrer ce que la caméra laisse dans l'ombre, à savoir la séance de torture de la jeune femme. Alors que nous ne voyons à l'écran que les pieds de la femme agités de soubresauts, des bas de pantalon, des chaussures et, à la fin de la scène, une main tenant une pince multi-prises, nous entendons les commentaires goguenards des bourreaux et surtout le hurlement de la jeune femme (qui avait en fait déjà débuté à la scène précédente, quand la voiture d'Hammer avait été bloquée sur la route), auquel fera écho le long cri inhumain de douleur et de démence mélangées de la fin du film. A plusieurs reprises dans le film, lors des scènes de violence extrème, le son sera ainsi substitué à l'image.

Aldrich aime manier celle-ci, travaillant beaucoup ses plans en utilisant le cadre dans le cadre via des lignes d'objets du champ, inscrivant ainsi ses personnages dans des espaces encore plus clos et étroits. Il a également souvent recours aux plongées et contre-plongées sur les acteurs. Conjugués à des ombres très profondes - l'essentiel des scènes étant nocturne et le mal pouvant surgir à chaque instant - ces plans contribuent à accentuer le sentiment de domination, d'écrasement, d'oppression. Pratiquement chaque scène est un régal pour les yeux.

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Exemples de contre-plongée et plongée sur des personnages
Différents escaliers très présents dans le film
Le cadre dans le cadre, où comment Aldrich se sert des objets et des ombres pour sa spatialisation
Dans cette ambiance de peur et de suspicion, les recherches de Mike Hammer pour mettre la main sur la galette (car il n'y a que cela qui l'intéresse) n'avancent finalement que grâce au hasard (Aldrich entend bien montrer qu'il n'y a désormais plus place à des résolutions d'énigmes au cinéma) mais aussi aux femmes qu'il rencontre.

Il faut mentionner la très profonde mysoginie du film (conforme à celle de Spillane), toutes ces "poupées" ne semblant penser qu'à une seule chose : tomber dans les bras du détective (on n'allait pas plus loin à l'époque). Toutes les femmes du film sont donc un peu à l'image de Velda, la superbe secrétaire/complice de Hammer : des épouses (pour quand le petit est blessé) hypersexy (pour quand le petit à faim) presque totalement crétines (la scène avec Lily Carver et le Docteur en est même horripilante) mais quand même drôlement débrouillardes pour vous trouver une adresse ou un numéro de téléphone (c'est pour cela qu'elles terminent toutes secrétaires).

A chaque étape, la véritable nature d'Hammer se dévoile un peu plus - il cogne d'abord, il parle éventuellement après - jusqu'à cette scène où il torture lui-même un médecin légiste et où Aldrich nous montre le plaisir qu'il y prend.

En écho à la première scène de torture du film (gauche) le visage ravi d'Hammer lorsqu'il torture (droite)
Le film a très longtemps été présenté par les producteurs sans la scène finale. L'objet après lequel tout le monde court est une bombe atomique que Lily/Pandore fait exploser à la fin
S'ils n'étaient pas déjà brouillés, les codes et valeurs du film noir le sont désormais totalement et le détective privé de l'Age d'Or a bel et bien passé. De toute façon, devant la menace de ce monde telle qu'elle est révélée dans la dernière scène (longtemps censurée par la production) à quoi pourrait-il encore servir ?

Musique écoutée durant l'élaboration de cette note : 6ème symphonie et Terrains Vagues de Per Nørgård (Chandos 2006)