11 | 08 | 2008

Chronique cinéma

Point Blank de John Boorman (USA - 1967) note : très bon

Pendant un coup "sans risques" dans la prison désaffectée d'Alcatraz, Walker est doublé par son ami Mal Reese qui lui tire dessus et s'enfuit avec l'argent et la femme de Walker. Ce dernier, survivant à ses blessures, ne cherche plus qu'à se venger. Il est contacté par un homme mystérieux qui semble poursuivre le même but que lui et l'informe que Reese appartient désormais à L'Organisation.

Adapté d'un roman de Richard Stark (c'est-à-dire la face sombre et violente de Donald Westlake), Point blank aurait pu être un film de vengeance ordinaire s'il n'était devenu pour Boorman un champ d'expérimentations esthétiques et narratives.

Destructurant son récit, le nourrissant de flashbacks, de plans taillés à la hache, de décalages temporels et de projections mentales de son héros, Boorman crée des poches de mystère et d'étrangeté dans l'histoire (impossible de comprendre au premier abord ce qu'il s'est réellement passé dans l'appartement de sa femme Lynne) qui contrastent impeccablement avec le personnage massif incarné par l'excellent Lee Marvin, avançant dans le récit tel un bulldozer, animé de sa seule idée fixe.

Boorman profite de cette quête brute et linéaire pour perdre l'oeil du spectateur dans un intense travail sur les couleurs, fondant souvent dans le cadre ses acteurs en les vêtant dans les mêmes tonalités que leur environnement, créant scène après scène des dominantes chromatiques chaudes ou froides qu'il alterne en fonction des besoins de sa narration. Parallèlement, les décors sont le plus souvent géométriques et abstraits, impersonnels et déserts, accentuant ainsi la trajectoire solitaire de Walker et l'inéluctabilité de sa destinée après l'épuisement des possibles. Avec le recul, certains pensent que tout ceci est vain et/ou plutôt prétentieux, mais c'est ce qui fait de Point Blank un film à part.

Boorman n'oublie pas pour autant de raconter son histoire qui n'a de vengeance que l'apparence. Alors que le thème d'une criminalité organisée n'émergera vraiment dans le cinéma ollioudien qu'au début des années 70 (avec The Vallachi papers et bien sûr The Godfather) Boorman en fait déjà le fond de son histoire. L'Organisation, contre laquelle Walker va devoir se battre, est une hydre tentaculaire, dirigée par des hommes interchangeables renouvelés dès leur disparition. C'est un univers de comptables (Brewster "aurait dû rester comptable" déclare Fairfax, lui-même comptable de l'organisation) chroniques cinéma vent sombre préoccupé par le seul profit (invisible et matériel et/ou symbolique ?) et qui semble disposer du monopole d'une violence multiforme (toutes les morts du film étant à mettre à son actif). A moins que l'Organisation ne soit la personnification d'une société sans âme, dans laquelle Walker, incarnant jusqu'au bout l'innocence et les valeurs humaines passées, n'a plus sa place ?

De fait, tellement épuisé qu'il ne peut même plus formuler l'objet de sa quête, Walker se retrouve à son point de départ, éternel prisonnier défait dont l'élan hors des hauts murs d'Alcatraz ne fut peut-être qu'illusion.
Musique écoutée durant l'élaboration de cette note : Double concerto de Bohuslav Martinu