14 | 03 | 2009

42nd street de Lloyd Bacon & Busby Berkeley (USA - 1933) note : chef d'œuvre

Pendant la Grande Dépression, un vieil et riche homme d'affaires de Cleveland commandite une revue dans laquelle jouera sa protégée. Le célèbre metteur en scène Julian Marsh, ruiné par le crack boursier et en mauvaise santé, accepte de monter ce Pretty Lady, qui sera son dernier spectacle.

Le thème central de 42nd street relève du stéréotype : l'homme riche qui s'éprend d'une girl qui en aime un autre sera l'argument d'un nombre certain de films (on le trouve déjà dans Broadway Melody de Beaumont en 1929) mais cette histoire est ici presque accessoire en ce qu'elle est surtout une menace pour le show. Car ce qui compte vraiment, c'est le travail mené par Julian Marsh (Warner Baxter), homme malade dans un pays malade, pour rassembler des énergies parfois opposées, les mettre au travail et les amener à un niveau de perfection jamais atteint.

Soutien à peine voilé des frères Warner à la personne de Franklin Delano Roosevelt récemment élu Président, 42nd street est un hymne à la volonté, à l'effort, au renouveau qui transcende. Comme dans Footlight Parade, c'est le peuple qui sauve l'entreprise - Peggy Sawyer, une girl anonyme que rien ne distinguait - et les 200 emplois que représente le show. Car, derrière sa hargne, sa mauvaise humeur permanente et son perfectionnisme, Julian Marsh n'a de préoccupation que pour ces petites gens, avec qui il a travaillé dur cinq semaines durant et à qui, abnégation ultime, il laissera le triomphe.

Lloyd Bacon Busby Berkeley 42nd street 42nd street calque son rythme sur celui d'une création à Broadway, de l'engagement de Marsh par les producteurs jusqu'à la première, nous faisant ainsi partager intelligement la vie de la troupe [1]. Piston, rivalité ou amitié, attirance sexuelle et surtout jolies jambes pour les girls président aux auditions qui intéressent finalement assez peu Julian Marsh. Il lui faudra, de toute façon, reprendre tout à zéro pour modeler - à sa convenance - les corps et les âmes de ses acteurs.

Cela, il ne peut se le permettre avec Dorothy Brock (Bebe Daniels), la vedette imposée par le magnat Abner Dillon (Guy Kibee), entrave à sa créativité dont il finit par s'accomoder, sans doute parce que les personnes ne comptent pas pour lui, du moins pas encore. Toute cette partie jouée - les numéros étant renvoyés, à l'exception des répétions de danse et de chant, à la fin du film qui marque la première du show - est tout bonnement excellente, amenant le genre à un standard de qualité extraordinaire [2]. Warner Baxter campe un Julien Marsh à l'intransigeance à la limite de l'halluciné, violent, blessant, volontaire, haranguant ses troupes comme un général, exigeant d'elles obéissance, soumission et travail, travail sans relâche.

Contrepoints à la dureté de cette vie d'artiste, l'histoire d'amour unissant le jeune premier Billy Lawler (Dick Powell) et la girl sans expérience Peggy Sawyer (Ruby Keeler) et celle, plus compliquée, de la vedette Dorothy Brock avec son ancien partenaire de vaudeville Pat Denning (George Brent) qui met en péril le financement du show. La charge comique - essentielle dans ce climat plutôt dur - incombe à plusieurs personnages : on retiendra d'abord Lorraine (la rigolote petite amie du chorégraphe jouée par Una Merkel) puis Barry (le producteur désabusé et sarcastique interprété par Ned Sparks) et, enfin et surtout, Anytime Annie - savoureuse gold digger composée par Ginger Rogers [3], joyeux parasite un peu flemmarde, à la langue acérée mais dont l'honnêteté finale permettra la réussite de Pretty Lady.

Ayant perdu sa vedette la veille de la première, Marsh dispose de cinq heures seulement pour former Peggy, pour la faire "entrer comme anonyme sur la scène et ressortir en star..." et sauver ainsi l'entreprise. Julian Marsh est alors forcé de montrer toute son humanité à cette jeune fille, toute la faiblesse aussi de son personnage orgueilleux et tyrannique qui trouvera une superbe conclusion dans sa solitude de l'après-spectacle.

Lloyd Bacon Busby Berkeley 42nd street Shuffle Off to Buffalo, le premier grand numéro de Busby Berkeley, met en scène un couple de jeunes mariés formé par Ruby Keeler et Clarence Nordstrom, prenant le train vers Buffalo pour leur lune de miel.

Le dispositif scénique est d'une grande inventivité, le wagon dans lequel sont montés les jeunes mariés s'ouvrant ensuite en deux pour proposer une vue en écorché pleine de vie, depuis les voyageuses sarcastiques que sont Lorraine et Annie - daubant sur la réussite de toute vie maritale - jusqu'au Noir chargé de faire reluire les chaussures des passagers. La chanson composée par Dubin et Warren est très entrainante et c'est elle qui fait la force de ce numéro à la chorégraphie limitée.

Lloyd Bacon Busby Berkeley 42nd street Ce qui va devenir la marque du talent de Busby Berkeley et de son importance pour l'art cinématographique est entièrement contenu dans ce deuxième numéro, Young and Healthy, chanté par Dick Powell au bras de la charmante Toby Wing.

Berkeley va donner une liberté totale à sa caméra, l'obligeant à être là où l'œil humain ne peut accéder, dans l'agréable forêt de jambes des girls où en plongée à 90° au-dessus des figures symétriques mouvantes, kaléidoscopes humains, que sa chorégraphie leur fait fabriquer. Busby Berkeley ajoute donc à la grammaire du cinéma une notion qui lui échappait encore : montrer ce que le spectateur ordinairement ne peut pas voir, afin de transcender la perception physique limitée que nous avions jusqu'alors du spectacle.

Lloyd Bacon Busby Berkeley 42nd street 42nd street, le troisième numéro, commence de façon classique. Ruby Keeler nous invite, sur une très belle mélodie d'Harry Warren, à la visite de cette 42ème rue qui fait chanter et danser New York. Après un numéro de tap dance un peu long, la caméra de Berkeley abandonne Keeler et s'envole pour ce qui aurait pu être un extraordinaire plan-séquence (mais qui n'est qu'un montage plutôt pas mal fait et fluide de plans variés) à la découverte d'une rue prise par la frénésie du rythme, "là où les bas fonds rencontrent l'élite". Au centre de cette exubérance joyeuse où même les chevaux dansent, la scène étonnante d'une jeune femme se faisant agresser dans sa chambre, qui parvient à fuir en sautant par la fenêtre. Rattrapée dans la rue par un acrobate, elle meurt, poignardée par son agresseur, alors qu'elle dansait avec son sauveur. Comme le chante alors Dick Powell, bonheur et larmes se mêlent aussi 42ème rue...

Le final du numéro nous ramène enfin sur la scène du théâtre que girls et danseurs abandonnent au fur et à mesure pour grimper sur un escalier monumental situé à l'arrière du plateau. Quand toutes les marches sont enfin occupées, la troupe se retourne, se transformant en une forêt de gratte-ciels, puis en une nuit étoilée alors que l'escalier est devenu un immeuble en contre-plongée en haut duquel trône le couple Powell-Keeler. Soixante-quinze ans plus tard, ces numéros restent d'une insolente modernité.

42nd Street fut un triomphe, rapportant initialement sept fois sa mise, sauvant les studios Warner de la faillite et posant les bases d'un genre - le musical alors moribond - qui donnera au cinéma plusieurs de ses films majeurs et beaucoup de bonheur à des générations de spectateurs.

Illustrations de cette page : Lorraine (Una Merkel) et Annie (Ginger Rogers) écoutant la harangue de Julian Marsh (Warner Baxter) - Le wagon pour Buffalo en cours d'ouverture - La forêt de jambes de Young and Healthy - La jeune femme échappant aux violences dans 42nd street

Musique écoutée durant l'élaboration de cette note : Errol Garner plays Misty de 1954 (Dreyfus 2005)