07 | 03 | 2009

Dames de Ray Enright & Busby Berkeley (USA - 1934) note : très bon

Ezra Ounce, millionnaire bostonien célibataire et excentrique promet à son cousin Horace P. Hemingway - dont il doit vérifier la bonne moralité - un don de dix millions contre son engagement, à ses côtés, dans une croisade pour la vertu des Américains. Or, un autre cousin éloigné, Jimmy Higens, entend produire un show à New York City dont la vedette serait Barbara, la propre fille d'Horace. Ce dernier est piégé par Mabel Anderson, une girl rencontrée par hasard dans le train, qui le fait chanter pour financer le show.

Tout est dit dans ce résumé et l'on peut prendre ou non plaisir à l'heure de comédie légèrement non-sensique que vont animer le doux dingue Ezra (Hugh Herbert, totalement hilarant), Horace (Guy Kibbee) - son cousin dépassé par les évènements - et sa très (f)rigide et intéressée épouse Mathilda (ZaSu Pitts) sous les ronflements permanents de Bulger (Arthur Vinton) garde du corps du millionnaire, totalement blasé. Cette croisade puritaine qui tourne au désastre moque gaiement l'adoption du code Hays par les studios et l'hypocrisie qui sous-tend tout cela.

Joan Blondell est absolument délicieuse en Mabel Anderson et, dans le rôle du jeune premier rejeté par sa famille, Dick Powell est très en voix. Ray Enright Busby Berkeley Dames Il se révèle plutôt moins mauvais comédien que Ruby Keeler, une fois encore dans le rôle de l'ingénue. Partenaires depuis trois films, Dames sera leur dernière apparition commune sous la houlette de Berkeley [1] et Keeler n'y fait finalement que peu de choses : un peu de claquettes lors d'une séance d'audition et un peu de chant, même si elle sera au centre du deuxième grand numéro musical. Elle se révèle particulièrement médiocre dans son unique grande scène, le numéro de jalousie lors du rapprochement entre Jimmy et Mabel.

Relégués comme à l'accoutumée dans la dernière demi-heure du métrage, deux des trois grands numéros musicaux entretiennent avec l'histoire un lien particulier qui fait que l'on ressent quand même la recherche d'une certaine unité d'ensemble et l'illustration par Berkeley d'une idée qui dépasse le cadre de la comédie. Après avoir séduit Keeler avec When You Were a Smile on Your Mother's Lips and a Twinkle in Your Daddy's Eye [2], Powell confirme ses sentiments sur le ferry menant les amoureux vers Staten Island. La chanson de Warren et Dubin, I Only Have Eyes for You, qu'il lui sussure à l'oreille sera reprise dans le second numéro du final, créant l'unité. Mais, entre temps, Powell abandonne son amoureuse et séduit Blondell en lui chantant Try to See It My Way [3], faisant comme si les deux femmes étaient totalement interchangeables. Ce que confirmera la participation de Mabel au premier numéro, en lieu et place de Barbara, absente au lever de rideau. Enfin, quant à la fin du film Barbara demande à Jimmy si celui-ci l'aime, il lui chuchotera sa réponse à l'oreille, laissant le spectateur dans le doute.

Les numéros

Ray Enright Busby Berkeley Dames The Girl at the Ironing Board, voit une Blondell au début du siècle rêver sur les clients dont elle entretient les vêtements, dans la laverie où elle travaille avec d'autres girls.

Soudainement, les vêtements prennent vie, agissent comme des danseurs, se montrent affectueux ou triviaux (une chemise lui pince les fesses) jusqu'à se précipiter tous sur elle, à la faire tomber par terre, dans ce qui pourrait fort ressembler à un viol. Blondell émerge enfin, toute décoiffée, du tas de tissus et part enlacée par un sous-vêtement vivant. Original, drôle, inventif et très bien fait.


Le deuxième numéro reprend la chanson I Only Have Eyes for You et débute par Powell et Keeler s'assoupissant dans le métro alors que le crooner voit la jeune femme remplaçant les mannequins dans les publicités du wagon. Ray Enright Busby Berkeley Dames Le visage de Keeler est alors disséminé à l'infini dans des assemblages géométriques puis les girls dissimulées sous les visages se montrent enfin et... elles ressemblent toutes à Keeler.

La suite du tableau jouent donc sur cette multiplication et cette interchangeabilité de la vedette (Berkeley prenant soin de filmer Keeler comme rappel rétinien à chaque plan serré) qu'illustrent imparfaitement les paroles de la chanson, N'avoir d'yeux que pour toi n'est en effet pas équivalent à Toutes les femmes te ressemblent. Ce tableau a particulièrement fait gloser la critique contemporaine sur l'aspect finalement assez déshumanisant de l'art de Busby Berkeley, qui nient les corps en les agrégeant/désagrégeant dans des figures géométriques et où l'unité se fondrait toujours dans un collectif indifférencié (le rêve des capitalistes et autres fascistes désormais au pouvoir en Italie et en Allemagne). Certains ont même noté la proximité esthétique de l'œuvre de Berkeley avec celle de Leni Riefensthal, qui venait de sortir Triumph des Willens [4].

Pas facile de comprendre avec certitude cette réflexion sur la série, le semblable, l'industriel, le même que semble mener Berkeley, à son corps défendant puisqu'il a toujours affirmé n'avoir jamais eu aucune intention cachée dans l'élaboration de ses numéros. C'est un tableau que je trouve pour ma part formellement original mais qui aurait gagné à être plus court.


Ray Enright Busby Berkeley Dames La prolifération du même structure, en partie, le dernier tableau. Dames est un hymne aux girls. Celles-ci sont, d'après Powell jouant le rôle d'un producteur, les seules raisons pour lesquelles les spectateurs viennent voir ces musicals. Congédiant Mr Gershwin et se fichant tant des lyriques que de l'histoire, Powell donne toute la place à Miss Warren, Miss Dubin et toutes leurs amies dont le numéro va retracer la journée. Nouvelles variations géométriques toujours aussi inventives, hélas conclues par des tests d'effets optiques via des lentilles qui encombreront ensuite, pour le pire, l'œuvre tardive de Berkeley.

Illustrations de cette page : Dick Powell et Joan Blondell - Joan Blondell en repasseuse - Multiplication de Ruby Keeler - Deux charmantes girls au lever du lit.