Chronique télévision
The Red Riding Trilogy d'après David Peace, adaptation de Tony Grisoni (UK - 2009) 
J'ai longuement hésité avant de me décider à parler de ces trois films, adaptés de l'œuvre dérangeante et magistrale de David Peace (voir mes notes de lecture sur le Vent Sombre), récemment diffusés par Channel 4 [1], et désormais connus sous l'appelation de The Red Riding Trilogy. Contrairement aux spécialistes de la spécialité de la chose télévisuelle [2], je n'attendais pour ma part aucune adaptation filmée des quatre romans composant le Red Riding Quartet et, par extension, rien de forcément très bon d'une adaptation, une fois cette dernière mise en œuvre.
Au départ était le Quartet...
Pour justifier ainsi de mes réticences, je dois rappeler brièvement ce qui fait la force initiale, brutale, étouffante des romans. David Peace possède un style d'écriture qui n'appartient qu'à lui (même si d'aucuns ont voulu établir une filiation avec James Ellroy [3]) et qui enferme le lecteur dans un stacatto de phrases sèches et violentes, de bribes décousues, de glissements et de changements de rythme permanents entre une narration classique - rarement posée mais classique tout de même - et les états d'âmes bousculés, archaïques, profonds, violemment primitifs des personnages, des alternances par forcément lisibles entre passé et présent, ainsi qu'une description très crue de la réalité et des perceptions - parfois hallucinées - qu'en ont ses personnages. Cette parole déchiquetée, cette absence fréquente de cohérences immédiates, cette impossibilité parfois de savoir qui est qui, qui fait quoi, le langage cinématographique ne peut les concevoir à la hauteur des quatre bouquins de départ [4]. Et c'est encore pire pour la production télévisuelle, qui se doit de garantir aux télespectateurs, quasiment par nature, une lisibilité de pratiquement tous les instants.Quand vous lisez le Red Riding Quartet - et beaucoup durent abandonner en cours de route tant l'expérience est difficile -, vous ressentez ces mots comme des grèles de coups, et ces contre-pieds permanents comme l'effet que ces coups doivent produire sur un boxeur : vertiges, pertes de contact avec le présent, avec la logique. Vous êtes assommé, au bord du KO, au bord du chaos... Car c'est là que veut nous amener David Peace. Montrer le champ de désolation et de souffrance que représente le meurtre d'un être, comment il précipite les proches, les amis, les aimants, dans la plus affligeante des douleurs, comment il tue ceux qui restent vivants. Parce qu'il traite en dernier ressort de la corruption - des êtres et des sentiments, des chairs putréfiables et des hommes debouts - par ce Mal absolu qu'est le meurtre, ce qui le précède et ce qui l'accompagne, Peace illustre à merveille la mission que Robin Cook attribuait au roman noir : "montrer la mort aux vivants".
Mais Peace ne s'arrête pas là (pas plus que ne le faisait Cook d'ailleurs) et affirme que le roman noir ne peut être que politique, au risque d'être totalement inutile et amoral. Le dispositif d'écriture du Red Riding Quartet permet à l'auteur de mener à bien ce projet. Si sa tétralogie est bien "une fiction à l'ombre de fait réels", tout ce qui se passe dans le West Yorkshire - abus et meurtres des plus faibles [5], corruption de policiers, violences contre les minorités, morgue des acteurs économiques - est généralisable au Royaume-Uni, d'abord dans l'espace de son effondrement économique de la fin des années 1960 puis aux années de fer du gouvernement Thatcher, avec son idéologie brutale, raciste, cynique, inhumaine... Les émeutes de Bristol et Brixton sont déjà dans les pages des romans 1974 et 1977.
The Red Riding Trilogy : un quartet émasculé ?
C'est le rôle de 1977 d'assurer le passage entre le local et le national, entre le fictionnel et le réel, via l'évocation de deux événements servant cette médiation : la célébration du Jubilé royal et, bien sûr, la terreur liée aux meurtres commis par Peter Sutcliffe, l'Éventreur du Yorkshire.A la lecture, on peut éprouver un sentiment de déjà vu, qui ferait considérer 1977 comme un 1974 encore plus déjanté, et le destin de Jack Whitehead finalement assez voisin de celui d'Eddie Dunford. Or les deux romans ne fonctionnent pas au même niveau. Pour risquer une analogie avec une autre célébre Tétralogie, celle de Wagner, 1974 est un prologue équivalent à Das Goldrhein (un niveau particulier de l'histoire, tout à fait fictionnel puisque nous ne sommes que dans le mythe) alors que les enjeux du monde - le plan des hommes, le plan des Dieux - ne sont réellement posés que dans Die Walküre. Ce n'est qu'à ce moment que le Ring transcende l'histoire de nains, de géants et de dragons que semblait annoncer son prologue pour devenir une allégorie sur le politique, le pouvoir, par la grâce de cette vierge guerrière dressant sa compassion contre l'ordre établi et sacrifiant son statut divin pour la vie ordinaire et mortelle des hommes.
De même 1977 est la clé politique de l'œuvre, qui offre un plan d'ensemble du Royaume avant la prise de pouvoir des torries tout en continuant de nous parler d'humains dans le Yorkshire. David Peace y restitue l'individu et ses souffrances au cœur de l'Histoire - ici ces prostituées issues du prolétariat, victimes avec ou sans Sutcliffe -, ainsi que l'impossible rédemption de Whitehead qui annonce, en symétrie, la nécessaire déchéance de Peter Hunter et le suicide de John Piggott. 1977 est aussi, pour une bonne part, la clé romanesque de l'ensemble, dans l'importance qu'il accorde au révérend Laws, véritable démiurge de ce monde et ultime manipulateur.
C'est ce volet qui a été sacrifié dans cette version télévisée. Dans une interview, Tony Grisoni, qui a passé trois ans à l'adaptation du Quartet, le déplore, invoquant des questions d'argent. Mais, comme il le dit si bien [6], "je me suis rendu compte que les trois restants fonctionnaient très bien en trilogie". Certes, cela fonctionne, mais comme histoire criminelle réduite et localisée dans quelques bleds du West Yorkshire, coupant le récit de tout ce qui se passait alors en dehors de ce champ clos. A la limite, la série Life on Mars [7], qui se situe elle aussi dans ce milieu des années 70, nous en dit beaucoup plus sur le Royaume-Uni à cette époque - problèmes raciaux, violences policières, activisme des fascistes du National Front, désagrégation de la classe ouvrière, obscénité du journalisme - que les quelques allusions préservées de cette Red Riding Trilogy.
The Red Riding Trilogy, entre ligne claire et eau tiède...
Dans l'obligation qu'il s'est donnée de réduire la complexité des quatre romans, Grisoni fait donc le choix de ne conserver que l'histoire locale de corruption (d'une partie) de la police ainsi que les abus et meurtres d'enfants. Il tente de tirer une ligne intelligible dans le chaos d'origine car, comme il le dit si bien, l'adaptation télévisée ne peut rien laisser dans l'ombre [8]. Contrairement au livre, elle doit répondre à toutes les questions posées par l'histoire et le faire selon une linéarité compréhensible par le téléspectateur lambda. L'adoption d'un schéma strictement causal est une nouvelle source de désillusion pour celui qui connait l'œuvre d'origine et qui appréciait justement que David Peace ait préservé, au cœur de son Quartet, la partie d'indicible, d'interstitiel obscur qu'est la vie.Les événements vont donc être considérablement simplifiés, réorganisés et réécrits (et si l'on en croit les commentaires sur les fora - par exemple celui d'IMDB - cela reste quand même inintelligible pour certains téléspectateurs [9]) mais surtout prodigieusement édulcorés. Je conçois qu'il ne soit pas possible de montrer toute la violence telle qu'elle apparaît dans le Red Riding Quartet mais, là, il y a des choix incompréhensibles autrement qu'en termes idéologiques et/ou moraux. La face indécente, cynique, vampirique de la presse qui peuple les premières pages de 1974 est abandonnée. La brutale et criminelle mise à sac du camp gitan qui est un moment clé dans 1974 - au point qu'elle entrainait un changement d'attitude chez le journaliste Eddie Dunford et donnait un autre sens à sa quête égoïste -, passe pratiquement à la trappe. Ce qu'il en reste est dérisoire (quelques feux dans la nuit et des enfants, encore ! qui semblent perdus), alors que cette scène montrait toute la haine raciste qui animait les forces de police et que cette haine (la police contre le peuple) vertèbrait tant la totalité du cycle romanesque que la réalité de la Grande-Bretagne de cette époque. Etc.
Pour qui connait un peu l'œuvre de David Peace, les trahisons - grandes ou petites - s'égrenent tout au long des trois films mais aucune ne vaut la finale. Là, l'eau de la douche devient glaciale qui voit un John Piggott vivant sortir des tréfonds de la Terre la dernière fillette enlevée vivante elle aussi sous les yeux d'un Maurice Jobson redimé, et tout cela, filmé au ralenti. Ce happy end désolant, évidemment introuvable dans l'œuvre initiale, finit de déconsidérer totalement cette sinistre et ignominieuse adaptation que certains risquent de faire, hélas ! , passer pour un chef d'œuvre [10].